Project Silica : Microsoft grave vos données dans du verre de cuisine pour 10 000 ans

Un disque dur tient quelques années. Une bande magnétique, quelques décennies. Pourtant, les archives que nous produisons — registres d’état civil, résultats scientifiques, patrimoine audiovisuel — sont censées survivre bien au-delà. Microsoft Research résume le problème sans détour : bandes magnétiques et disques durs se dégradent en l’espace de quelques dizaines d’années, ce qui oblige à recopier indéfiniment les archives d’un support vers le suivant, avec le coût et le risque de perte que cela suppose.

Le 18 février 2026, l’équipe de Project Silica a publié dans la revue Nature un article au titre volontairement technique : Laser writing in glass for dense, fast and efficient archival data storage. L’idée qu’il défend est pourtant simple à saisir : graver des données à l’intérieur d’une plaque de verre à l’aide d’impulsions laser ultracourtes, puis les y laisser dormir pendant dix millénaires.

Ce n’est pas la première fois que Microsoft parle de stockage sur verre. Ce qui change cette fois, c’est le matériau : la technique fonctionne désormais sur du verre borosilicate ordinaire — celui des plats à gratin et des portes de four — et non plus uniquement sur de la silice fondue de qualité optique, difficile à fabriquer et disponible auprès d’une poignée de fournisseurs seulement.

Comment on écrit à l’intérieur d’une plaque de verre

Le principe repose sur les voxels, des points d’information en trois dimensions créés sous la surface du verre par une impulsion laser femtoseconde. Jusqu’ici, Project Silica utilisait des voxels dits biréfringents, qui encodent l’information dans la polarisation de la lumière. L’équipe montre qu’il est possible de réduire le nombre d’impulsions nécessaires à la formation d’un voxel de plusieurs à deux seulement, puis, en scindant une impulsion dont la polarisation a été fixée, d’atteindre une écriture quasi mono-impulsion.

Surtout, les chercheurs décrivent un tout nouveau mode d’encodage baptisé phase voxel. Au lieu de modifier la polarisation, il modifie la phase du verre, et une seule impulsion suffit à le former. C’est ce mécanisme qui rend le verre borosilicate exploitable. Le revers, c’est une interférence entre symboles bien plus forte en trois dimensions ; Microsoft indique la corriger à l’aide d’un modèle de classification par apprentissage automatique.

Un système de délivrance multi-faisceaux permet enfin d’écrire plusieurs voxels simultanément à proximité les uns des autres, ce qui accélère nettement l’opération. Côté lecture, l’appareil ne réclame plus qu’une seule caméra, contre trois ou quatre auparavant — une simplification qui compte autant pour le coût que pour l’encombrement.

Les chiffres clés

Les performances publiées donnent la mesure de l’exercice : une densité de 1,59 Gbit par millimètre cube, répartie sur 301 couches empilées dans une plaque de 120 millimètres de côté et 2 millimètres d’épaisseur seulement. Le tout représente une capacité de 4,8 téraoctets sur un objet qui tient dans une main.

La durabilité annoncée est de 10 000 ans au minimum. Cette estimation ne sort pas d’un chapeau : l’équipe a mis au point une méthode optique non destructive pour détecter le vieillissement des voxels à l’intérieur du verre, puis l’a combinée à des techniques de vieillissement accéléré standardisées. Le verre, rappelle Microsoft, résiste à l’eau, à la chaleur et à la poussière, et n’a besoin d’aucune alimentation électrique pour conserver son contenu.

Le média est également décrit comme insensible aux champs magnétiques, aux radiations et aux variations de température. Autrement dit, un support en écriture unique, immuable, que l’on pose sur une étagère et que l’on oublie — ce qui, pour une archive légale ou patrimoniale, est précisément la propriété recherchée.

Les limites : la vitesse, et un modèle économique introuvable

Le tableau comporte des ombres sérieuses. Le site spécialisé Blocks & Files relève une vitesse d’écriture de l’ordre de 66 Mb/s, ce qui implique plus de 150 heures pour remplir une seule plaque. À cette cadence, difficile d’imaginer absorber les volumes d’un centre de données moderne. Le même média note que le passage au verre borosilicate améliore la vitesse d’écriture mais réduit la capacité par rapport aux démonstrations antérieures sur silice fondue.

La bande magnétique, elle, reste en 2026 la solution la plus économique pour le stockage de masse, position qu’elle occupe depuis des décennies. Certains analystes soulignent une difficulté plus structurelle encore : un support qui dure dix mille ans supprime mécaniquement le renouvellement périodique des ventes, ce qui rend le modèle commercial peu attractif pour un fabricant.

Microsoft ne cache d’ailleurs pas la situation. La phase de recherche de Project Silica est décrite comme achevée, et l’entreprise indique publier ces travaux pour que d’autres puissent construire dessus. On est donc face à une avancée scientifique documentée, pas à un produit dont la commercialisation serait imminente.

Et maintenant ?

Project Silica a accumulé plusieurs démonstrations marquantes : le film Superman de Warner Bros. stocké sur verre de quartz, un partenariat avec le Global Music Vault pour conserver de la musique sous la glace pendant 10 000 ans, ou encore un projet étudiant baptisé Golden Record 2.0, archive d’images, de sons et de langues destinée à représenter la diversité humaine sur le très long terme.

Ces vitrines disent bien où se situe l’intérêt réel de la technologie : non pas remplacer les disques de nos serveurs, mais offrir une réponse au problème très particulier de la mémoire longue. Pour les registres d’État, les archives scientifiques ou les fonds culturels, un support qui ne demande ni électricité ni migration change la nature du problème.

Reste à savoir si quelqu’un industrialisera ces résultats. La science est désormais publique ; l’équation économique, elle, attend toujours sa solution.

Sources


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